Spiritualités

L'esprit dogmatique

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L'esprit dogmatique

Message  Invité le Lun 12 Avr 2010 - 1:34

L'esprit dogmatique

Il y a plusieurs façons de s’approprier l’universel, de s’en arroger le monopole puis, ensuite, d’établir une hiérarchie des valeurs, des civilisations et des cultures. Parfois, il s’agit de l’imposer sans détours à autrui, d’une façon ou d’une autre… « pour le bien d’autrui », cela va sans dire. Dans l’ordre de l’universel, la plus naturelle des attitudes, sans être la moins dangereuse, consiste à réduire l’horizon des possibles à son unique point de vue : ma vérité est la Vérité de tous, pour tous, et les valeurs qui en découlent sont, a fortiori, universelles. L’ordre s’impose ici par le haut, l’Homme emprunte, pour lui-même et avec assurance, le point de vue de Dieu ou de l’absolu. Toutes les religions ou les spiritualités courent le risque de cette dénaturation qui consiste à observer la montagne par sa cime, à partir de l’idéal, de l’universel, en niant de fait l’existence même des flancs pluriels qui constituent son essence même, sa perspective humaine. En ce qui concerne l’universel qui se construit à partir de la commune faculté de raison, le phénomène est sensiblement différent mais il produit les mêmes conséquences. En route vers le bien commun des Hommes, que l’on croie ou non à l’existence d’une vérité ou d’un sens, on admet par définition l’existence d’une multiplicité de points de vue, de la nécessité des postulats, des doutes, voire des paradoxales contradictions de la raison analytique. On peut établir les principes de l’immuable et du changeant à la façon de Socrate ou d’Aristote, fixer un cadre et des hiérarchies de vérités dans la recherche de la Réalité première comme al-Kindî et plus tard Ibn Sîna, déterminer une stricte méthode rationnelle et des maximes à la suite de Descartes ou encore observer d’abord les vérités sensibles comme le postulaient les empiristes Berkeley et Hume… On peut, effectivement, partir de ces mille thèses et postulats philosophiques et construire autant de systèmes de vérités dont la multiplicité dit de fait la relativité. Ainsi, au moment de gravir la montagne, l’on admet que celle-ci ne nous offre qu’un seul de ses flancs à observer. Le risque demeure néanmoins de penser que s’il existe bien plusieurs flancs à la montagne, une seule route mène effectivement au sommet… celle que nous empruntons. L’acceptation, en théorie, de la multitude des hypothèses de vérités ne prévient pas du risque, en pratique, de penser exclusive sa certitude et sa vérité. Ou de jeter un jugement définitif sur ceux qui auraient suivi un autre chemin : des victimes de « l’aliénation » selon les catégories de Feuerbach ou des esprits colonisés par la « mauvaise foi », voire même des « lâches » ou des « salauds » selon les qualificatifs de Sartre. Puisque seuls nous parvenons à la cime, armés néanmoins de la faculté de raison commune à tous, il paraît presque logique de penser, en conséquence, que les valeurs que nous découvrons ou que nous élaborons, nous, seront naturellement celles de tous. Les termes de l’équation sont limpides : l’universel de la raison s’impose logiquement à tous les êtres de raison. Si ce n’est pas immédiatement, il faudra compter avec le temps et l’évolution historique qu’il faut vivre pour se réaliser pleinement : c’est le sens de la théorie des trois étapes (théologie, métaphysique et positivisme) d’Auguste Comte. Pour ce dernier, il n’existe pas, au fond, plusieurs chemins mais un seul et certaines civilisations sont simplement en avance sur d’autres : ce que Comte développait en philosophie avec le positivisme comme ultime réalisation, Fukuyama le traduit en politique en annonçant « la fin de l’Histoire », avec l’Occident en éclaireur. Il ne s’agirait donc pas d’une question de diversité mais d’une affaire de temporalité et d’historicité : sur la même route de l’évolution linéaire et du progrès humain, certains sont plus avancés et accèdent à l’universel avant les autres, ni plus ni moins. On ne pourra pas reprocher aux partisans de cette approche de s’être appropriés quoi que ce soit, d’avoir établi une propriété illégitime ou de s’offrir le monopole de l’universel : avec Rousseau, ils admettent que les fruits sont à tout le monde, que la terre et la cime n’appartiennent à personne… sauf que seul leur chemin mène à la terre, aux fruits, à la cime. Et qu’ils y sont parvenus les premiers…


Question de point de vue. On a souvent pensé que l’esprit religieux ou l’être de foi et/ou de conviction affirmée étaient les plus à risque quant à la tentation de l’appropriation de l’universel et l’affirmation d’en posséder le monopole. Ce n’est pas faux : lorsque l’on croit en Dieu ou en une Voie de vérité et d’accomplissement, la tentation de parler pour ou à la place du Dieu auquel on croit ou encore au nom de la vérité spirituelle à laquelle on adhère, est réelle et l’histoire des religions comme des civilisations nous le prouve suffisamment. Toutefois on a également vu une multitude de prises de position contraires : des esprits religieux, des enseignements spirituels, tellement conscients de ce risque inquisiteur et totalitaire, qu’ils n’ont eu de cesse de mettre en évidence les valeurs de la diversité, l’écoute, le refus déterminé de la contrainte et le respect de la multiplicité des religions, des Voies et des points de vue. A l’opposé, on a vu des esprits rationalistes, ou sceptiques, ou agnostiques, ou athées, se présenter comme ouverts et finir par penser que l’idée même de leur propre ouverture d’esprit octroyait une supériorité naturelle à leur statut et à leurs valeurs. Le culte de la Raison, à la suite de la Révolution française, a aussi connu ses heures de terreur. Confondant le doute quant à soi avec l’ouverture quant aux autres, certains rationalistes ou sceptiques sont emportés par la même tentation d’exclusivisme : non pas quant à l’universel en soi, mais dans l’idée qu’ils se font de la seule route qui y mène. C’est là le paradoxe de ceux qui pensent qu’il n’y a qu’une seule façon d’avoir l’esprit ouvert.

Le point commun entre ces diverses attitudes menant à monopoliser insensiblement l’être et/ou les voies de l’universel n’est pas lié à l’objet de la quête mais plutôt aux dispositions de l’intelligence qui s’y engage. En amont du point de vue, il y a bien l’état d’esprit : le trait commun ici tient à la tentation dogmatique qui colonise l’intelligence. En cela, l’esprit dogmatique n’est pas forcément un esprit religieux ou croyant et il peut tout à fait s’agir d’intelligences très rationnelles. La caractéristique de l’esprit dogmatique est de considérer les choses sous un angle exclusif, figé, absolu : il peut se prendre pour Dieu et juger de haut et au nom de l’éternité comme il peut se penser comme le point de vue absolu (une contradiction dans les termes dirait Bergson) et le centre unique de ce qui est vu et à voir. L’exclusif est son territoire, sa propriété, l’universel son idéal : seule sa vérité est vraie, seules ses raisons ont raison, seuls ses doutes sont certifiés.

En sus, on reconnaît l’esprit dogmatique à une autre caractéristique. On aurait tort de penser que ce dernier ne conçoit qu’un seul point de vue : l’esprit dogmatique est un esprit binaire. S’il affirme que sa vérité est unique, que sa Voie est exclusive, que son universel est le seul qui convienne à tous, c’est qu’il stipule – dans le même temps – que tout ce qui ne participe pas de cette vérité, de cette voie et de cet universel est au mieux dans l’altérité absolue et au pire dans l’erreur coupable. Il s’agit d’un simplisme parfois étonnamment sophistiqué : ce qui est troublant, somme toute, est d’observer – au cœur de la postmodernité et de la mondialisation – la naissance de mouvements de masse, plus ou moins intellectualisés, plus ou moins émotifs, qui façonnent des esprits dogmatiques, binaires de plus en plus incapables d’accéder à la complexité des points de vue, des voies et des chemins. Comme si la communication de masse, avec ses pouvoirs colossaux, ses capacités de pressions psychologiques et la complexité incontrôlée de sa force d’influence, avait façonné un nouvel être humain ordinaire, à l’Est comme à l’Ouest, au Nord comme au Sud. Un être humain de plus en plus universel, qui partage avec ses semblables les risques de sa propre simplification : voici venir la naissance mondialisée de l’esprit binaire, de plus en plus vide d’idées complexes et de nuances, aisément convaincu par les vérités qu’on lui répète, colonisé par des perceptions et des impressions aussi vagues dans son esprit que ses jugements sont tranchants et définitifs quant à autrui.

Tariq ramadam
Mardi 29 Décembre 2009
http://www.tariqramadan.com/spip.php?article10959

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Re: L'esprit dogmatique

Message  pat le Lun 12 Avr 2010 - 12:16

Remarquable analyse qui ne dit rien de la façon dont les Hommes pourraient se libérer de ce dogmatisme.

Tariq Ramadan met ici dans le même sac nombre de théories philosophiques, dont la théorie du progrès occidental, qui animées par l'esprit dogmatique finissent toujours par s'octroyer le monopole de la vérité absolue. Sont concernés aussi par ce dogmatisme, les religions et certains Hommes de progrès convaincus de la supériorité du chemin qu'ils ont pris. Tous relèvent de l'esprit dogmatique et sectaire.

Toutes ces catégories, ainsi qu'une catégorie moderne, qu'il qualifie « d'esprit binaire » sont finement analysées, mais tout cela ne relève finalement que de deux catégories
1-Ceux qui considèrent
«  les choses sous un angle exclusif, figé, absolu ». Ceux-là n'ont aucun doute sur le bien fondé de leur point de vu exclusif, n'admettant même pas qu'un autre puisse avoir une autre façon de penser.
2-Ceux qui admettent d'autres façons de penser, mais qui refusent de voir dans ces façons une quelconque vérité à partager.

J'ai relevé en outre, cette remarque que je ne rattache à aucune catégorie et dont je n'arrive pas à savoir vraiment ce que l'auteur en pense:


[size=18]« Toutefois on a également vu une multitude de prises de position contraires : des esprits religieux, des enseignements spirituels, tellement conscients de ce risque inquisiteur et totalitaire, qu’ils n’ont eu de cesse de mettre en évidence les valeurs de la diversité, l’écoute, le refus déterminé de la contrainte et le respect de la multiplicité des religions, des Voies et des points de vue »
Je ne sais pas si Tariq Ramadan nous donne ici une piste pour mettre un terme à cette esprit dogmatique qu'à l'évidence, il dénonce. J'en doute.
Pourtant, il ne me semble pas qu'il y ait d'autres solutions que d'habituer les mentalités à passer d'une conviction absolue à des convictions relatives, même si nous savons qu'il existe à l'échelle de Dieu une Vérité absolue.

De dénoncer l'esprit dogmatique est une très bonne entreprise, mais il faut proposer d'autres développements pour suggérer une « erreur » éventuelle d'interprétation de ce qu'est la vérité, sans sombrer une fois de plus dans le dogmatisme. Mission périlleuse quand on vient de faire une brillante analyse du dogmatisme....

pat

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