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L'explication des sorciers

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L'explication des sorciers

Message  Invité le Jeu 8 Nov 2007 - 3:16

L'île du "tonal"
(extraits de "Histoire de pouvoir" Carlos Castaneda)

Le lendemain matin, vers midi, don Juan et moi nous nous retrouvâmes dans le même parc. Il portait encore son costume marron. Nous nous assîmes sur un banc ; il enleva son manteau, le plia avec grand soin,
mais avec une indifférence suprême, et le posa sur le banc. Son ndifférence était très affectée et en même temps très naturelle. Je me surpris en train de l'observer fixement. Il paraissait conscient du paradoxe qu’il m’offrait et eut un sourire. Il rectifia sa cravate. Il portait une chemise beige à manches longues. Elle lui allait très bien.

– Je porte encore mon complet, parce que je veux te dire quelque chose d’extrêmement important, dit-il, en me donnant une tape sur l'épaule. Hier tu t’es bien conduit. Il est temps aujourd’hui que nous parvenions à un dernier accord.
Il fit une pause qui dura un long moment. Il avait l’air de préparer un exposé. J’éprouvai dans le ventre une sensation étrange. Ma première idée fut qu’il allait me révéler l’explication des sorciers. Il se leva à
deux reprises et marcha devant moi, de long en large, comme s'il lui était difficile de dire tout haut ce qu’il avait en tête.
– Allons au restaurant qui est en face, et mangeons quelque chose, dit-il enfin.
Il déplia son manteau et, avant de le mettre, il me fit observer qu'il était entièrement doublé.
– Il est fait sur mesure, dit-il, et il sourit, comme s’il en était fier et comme si c’était une chose importante.
« Je dois attirer ton attention sur tout cela, car autrement tu ne remarquerais rien, et il est fondamental que tu prennes conscience des choses. Tu n’en es conscient que lorsque tu penses que tu devrais l’être ;
pourtant la condition de guerrier exige d’être conscient de tout, à tout moment.
« Mon costume et tous ces accessoires sont importants, parce qu’ils représentent mon mode de vie, ou plutôt le mode de vie qui correspond à l’une des deux parties de ma totalité. Nous avons laissé pendante cette discussion. Je sens que le moment de l’aborder est arrivé. Cependant il faut qu’elle soit menée de façon correcte ; sinon, elle ne sera jamais intelligible.
Je voulais mon complet pour te donner le premier indice. Je pense que ça y est. Maintenant nous devons parler, parce que dans des thèmes de cette nature, la compréhension ne vient que par la parole.
– De quel thème s'agit-il, don Juan ?
– De la totalité de soi-même, dit-il.
Il se leva brusquement et m’emmena au restaurant qui se trouvait dans un grand hôtel, de l'autre côté de la rue. Une hôtesse peu aimable nous donna une table à l’intérieur, dans un coin du fond. Il était évident que
les meilleures places étaient autour des fenêtres.
Je dis à don Juan que cette femme me rappelait une autre hôtesse d'un restaurant de l’Arizona, où don Juan et moi nous étions allés manger un jour, et qui nous avait demandé, avant de nous présenter le menu,
si nous avions assez d’argent pour payer.
– Je ne critique pas non plus cette pauvre femme,dit don Juan, comme s’il sympathisait avec elle.
Comme l’autre, elle aussi a peur des Mexicains.
Il rit tout bas. Deux personnes des tables voisines se retournèrent, et nous regardèrent. Don Juan dit que sans le savoir, ou peut-être même
malgré elle, l'hôtesse nous avait donné la meilleure table de la maison, une table où nous pourrions parler et où je pourrais écrire tout ce que je voudrais.
Je venais de sortir mon carnet de ma poche pour le poser sur la table, lorsque le serveur surgit brusquement devant nous. Lui aussi paraissait de mauvaise humeur. Il était debout devant nous, avec un air insolent.
Don Juan commanda un menu très élaboré pour lui.
Il le fit sans regarder la carte, comme s'il la connaissait par cœur. Je ne savais que faire ; l'apparition du serveur avait été soudaine, et je n’avais pas eu le temps de lire la carte, donc je lui dis que je voulais la
même chose.
Don Juan me chuchota à l’oreille :
– Qu'est-ce que tu veux parier qu’ils n’ont pas ce que nous avons commandé ?
Il allongea les bras et les jambes, et me dit de me décontracter et de m'asseoir confortablement, parce que la préparation du repas durerait une éternité.
– Tu te trouves à un carrefour très angoissant, dit-il. C'est peut-être le dernier et peut-être aussi le plus difficile à comprendre. Parmi les choses que je vais te montrer aujourd'hui, certaines ne seront probablement jamais claires. De toute façon, elles ne sont pas censées l'être. Donc il ne faut pas que tu te sentes ni embarrassé ni découragé. Nous sommes tous des êtres sots lorsque nous pénétrons dans le monde de la sorcellerie, et le fait que nous soyons dedans n'implique pas nécessairement que nous changerons un jour. Il y en a qui restent bouchés jusqu'à la dernière minute.
Je l’aimais quand il s'incluait dans les idiots. Je savais qu'il ne le faisait pas par gentillesse, mais dans un dessein didactique.
– Ne te tourmente pas si tu ne comprends pas ce que je vais dire, poursuivit-il. Vu ton tempérament, j'ai peur que tu ne t'épuises en essayant de comprendre. Ne le fais pas. Ce que je vais te dire n’a pour but que d’indiquer une orientation.
J'eus soudain un sentiment de crainte. Les avertissements de don Juan me précipitaient dans une spéculation sans fin. Dans d'autres occasions il
m'avait prévenu à peu près de la même façon, et à chaque fois qu’il l'avait fait, ses révélations avaient été accablantes.
– Je deviens très nerveux quand vous parlez de cette façon-là, dis-je.
– Je le sais, répondit-il calmement. Je fais exprès de te mettre sur des charbons ardents. J’ai besoin de ton attention, de ton attention tout entière.
Il s’arrêta et me regarda. Je ris nerveusement et sans le vouloir. Je savais qu'il était en train de tirer profit au maximum des ressources dramatiques de la situation.
– Je ne te dis pas tout ça pour t'impressionner, dit-il, comme s'il avait lu dans mes pensées. Je te donne simplement du temps pour que tu fasses une mise au point correcte.
A ce moment-là, le serveur s'arrêta à notre table pour annoncer qu'on n'avait pas ce que nous avions commandé. Don Juan éclata de rire et demanda des tortillas et des haricots. Le serveur ricana avec mépris,
et dit qu'ils ne servaient pas ces choses-là; il nous suggéra de prendre du steak ou du poulet. Nous nous décidâmes pour de la soupe.
Nous mangions en silence. Je n'aimais pas la soupe et je ne pouvais pas la terminer, mais don Juan finit son assiette.

– J'ai mis mon complet, dit-il brusquement, pour te parler de quelque chose, quelque chose que tu connais déjà mais qui a besoin d'être éclairci pour pouvoir être efficace. J’ai attendu jusqu'à aujourd’hui, parce que Genaro sent que tu dois être désireux de t'engager dans la voie de la connaissance, et qu’en outre tes propres efforts doivent être suffisamment
impeccables pour te rendre digne de cette connaissance. Tu as bien agi.

Maintenant je veux te donner l’explication des sorciers.
Il s'interrompit encore une fois, se frotta les joues et joua avec sa langue dans sa bouche, comme s’il sentait ses dents.
– Je vais te parler du tonal et du nagual, dit-il, en me lançant un regard perçant.
C’était la première fois, depuis notre fréquentation, qu'il utilisait ces deux termes. J’étais vaguement familiarisé avec ces concepts à travers la littérature anthropologique relative aux cultures du Mexique central. Je savais que le tonal était considéré comme une sorte d’esprit gardien, généralement zoomorphe, que l’enfant obtenait à sa naissance et avec lequel il conservait des liens étroits pendant toute sa vie.
Nagual était le nom donné à l’animal en lequel les sorciers prétendaient pouvoir se transformer, ou au sorcier capable d’une telle transformation.
– Voilà mon tonal, dit don Juan, en se frottant les mains sur sa poitrine.
– Est-ce votre complet ?
– Non. Ma personne.
Il se tapa la poitrine, les cuisses et les côtes.
– Tout ça c’est mon tonal.
Il expliqua que chaque être humain avait deux côtés, deux entités distinctes, deux parties contraires qui prenaient force au moment de la naissance ; l'une s’appelait tonal, l'autre, nagual.
Je lui dis ce que les anthropologues connaissaient sur ces concepts. Il me laissa parler sans m'interrompre.
– Tout ce que tu crois savoir là-dessus n’est que pure bêtise, dit-il. Si je l’affirme, c’est que je considère que personne n’a pu t'avoir dit auparavant ce que je vais te raconter sur le tonal et le nagual. N’importe quel idiot s'apercevrait que tu ne connais rien à ces choses-là, parce que pour les rencontrer il t’aurait fallu être sorcier, ce que tu n’es pas. Donc laisse
tomber tout ce que tu as entendu là-dessus, parce que c'est inapplicable.
– Ce n’était qu’un commentaire, dis-je.
Il leva les sourcils en faisant un geste comique.
– Tes commentaires sont déplacés, dit-il. Cette fois-ci j’ai besoin de ton attention tout entière, car je veux te faire connaître le tonal et le nagual, Les sorciers portent un intérêt particulier et unique à cette connaissance. Je dirais que le tonal et le nagual sont du domaine exclusif des hommes de connaissance. Dans ton cas, ils représentent le couvercle qui ferme tout ce que je t’ai appris. C’est pourquoi nous avons attendu jusqu'à aujourd'hui pour en parler.
Le tonal n'est pas un animal protecteur. Je dirais plutôt que c’est un gardien qu'on peut éventuellement représenter comme un animal. Mais cela est sans importance. »
Il sourit et me fit un clin d'œil.
– Je vais maintenant utiliser tes propres termes, dit-il. Le tonal c'est la personne sociale.
Il se mit à rire. En voyant mon étonnement, j’imagine.
– Donc, à juste titre, dit-il, le tonal est un protecteur, un gardien, un gardien qui la plupart des fois se transforme en garde.
Je tripotai maladroitement mon carnet. J’essayais de me concentrer sur ce qu'il disait. Il rit et contrefit mes mouvements nerveux.
– Le tonal est l'organisateur du monde, poursuivit-il. Peut-être que la meilleure façon de décrire son travail monumental serait de dire que sur ses épaules repose la tâche de mettre en ordre le chaos du monde.
Il n'est pas abusif d'affirmer, comme le font les sorciers, que tout ce que nous connaissons et tout ce que nous faisons en tant qu'hommes est l'œuvre du tonal.
« Dans ce moment-là, par exemple, c'est ton tonal qui s'efforce de comprendre le sens de notre conversation ; sans lui, ce ne seraient que des sons bizarres et des grimaces, et tu ne comprendrais pas un mot de ce que je raconte.
« Disons donc que le tonal est un gardien, qui protège quelque chose qui n’a pas de prix, notre propre être. C'est pourquoi une qualité inhérente au tonal est d’être prudent et jaloux de ses actes. Et puisque ses actes constituent largement l'aspect le plus important de notre vie, il n'est pas étonnant que le tonal se transforme en chacun de nous, de gardien
en garde. »
Il s’arrêta et me demanda si j'avais compris. Machinalement je hochai la tête en signe affirmatif, et il me sourit d'un air dubitatif.
– Un gardien a l'esprit large et compréhensif, expliqua-t-il. En revanche, un garde est un surveillant à l'esprit borné et souvent despotique. Je veux donc dire qu'en chacun de nous, le tonal est devenu un garde mesquin et despotique, alors qu’il devrait être un gardien large d'esprit.
Je ne suivais pas tout à fait le fil de son explication.
J’écoutais et je notais chaque terme, et pourtant j’avais l’impression d’être empêtré dans mon propre dialogue intérieur.
– Je suis très difficilement votre exposé, dis-je.
– Si tu ne t'obstinais pas à te parler à toi-même, tu n'aurais pas de problèmes, dit-il d'un ton coupant.
Sa remarque m’entraîna dans un long discours d’explication. Finalement je me repris et je lui fis mes excuses, pour mon insistance à me justifier. Il sourit et fit un geste qui semblait indiquer que mon attitude ne l'avait pas vraiment dérangé.
– Le tonal est tout ce que nous sommes, continua-t-il. Dis un nom. Tout ce que nous nommons fait partie du tonal. Et puisque le tonal est constitué par nos propres actes, il est donc naturel que tout tombe sous sa coupe.
Je lui rappelai qu’il avait dit que le tonal était la personne sociale, terme que j’avais employé moi-même pour désigner l'être humain comme produit de la socialisation. Je signalai que, si le tonal était donc un résultat, il ne pouvait pas être tout, comme il avait dit, parce que le monde qui nous entourait n’était pas le produit de la socialisation.
Don Juan me rappela que pour lui mon argument n'était pas fondé, car il avait lui-même insisté depuis longtemps sur le fait qu'il n'y avait pas de monde en soi, mais seulement une description de celui-ci, une représentation qu’on nous avait apprise et qui nous paraissait normale.
– Le tonal est tout ce que nous connaissons, dit-il.
Je pense que cela est en soi une raison suffisante pour conférer au tonal une puissance extraordinaire.
Il s’arrêta pendant un moment. Il paraissait attendre concrètement mes commentaires ou mes questions, mais je restai muet. Cependant je me sentais contraint de poser une question, et je me creusais pour en formuler une qui fût pertinente. J'échouai. Je sentais que les avertissements par lesquels il avait entamé notre conversation m’avaient probablement détourné de poser des questions. Je me sentais singulièrement engourdi. En fait j’avais le sentiment, je savais sans ’ombre d’un doute, que j'étais incapable de penser, et pourtant, si c’était possible, je le savais sans penser à proprement parler.
Je regardai don Juan. Il examinait fixement le milieu de mon corps. Il leva les yeux, et la clarté revint aussitôt à mon esprit.
– Le tonal est tout ce que nous savons, répéta-t-il doucement. Cela inclut non seulement nous-mêmes, en tant que personnes, mais aussi tout ce qui existe dans notre monde. On peut dire que le tonal est tout ce
que nous voyons.
« Nous commençons à le garnir dès notre naissance. En respirant le premier souffle d'air, nous respirons également du pouvoir pour le tonal. Par conséquent nous pouvons affirmer que le tonal d’un être humain
est intimement lié à sa naissance.
« Il ne faudra pas que tu oublies ce fait. Il est fondamental que tu comprennes tout ça. Le tonal commence à la naissance et s’achève à la mort. »
Je voulais récapituler tous les points de son exposé.

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L'explication des sorciers (suite)

Message  Invité le Jeu 8 Nov 2007 - 3:29

J'ouvris la bouche pour lui demander de répéter les points principaux de notre conversation, lorsque, à ma grande surprise, je fus incapable d’émettre un seul son. J'éprouvais une incapacité extrêmement bizarre,
j'avais peine à parler et je ne pouvais pas maîtriser cette sensation.
Je regardai don Juan pour lui indiquer que je ne pouvais pas parler. Il fixait de nouveau la zone autour de mon ventre.
Il leva les yeux et me demanda comment je me sentais. Les mots jaillirent hors de moi, comme si on m’avait enlevé un bouchon. Je lui racontai que je venais d'éprouver la sensation étrange de ne pouvoir ni parler ni penser, bien que mes pensées eussent été d'une clarté limpide.
– Ce sont tes pensées qui ont été d’une clarté limpide ? demanda-t-il.
C'est alors que je m’aperçus que la clarté n’était pas dans mes pensées, mais dans ma perception du monde.
– Qu’est-ce que vous êtes en train de me faire, don Juan ? demandai-je.
– Je suis en train de te convaincre de l’inutilité de tes commentaires, répondit-il, en éclatant d’un rire tonitruant.
– Vous voulez dire que vous préférez que je ne pose pas de questions ?
– Non, non. Demande-moi tout ce que tu veux, mais ne laisse pas fléchir ton attention.
J’avouai avoir été distrait par l’immensité du thème.
– Je ne peux pas encore comprendre, don Juan, ce que vous voulez dire quand vous affirmez que le tonal est tout, dis-je après une courte pause.
– Le tonal est ce qui fait le monde.
– Le tonal est donc le créateur du monde ?
Don Juan se gratta les tempes.
– Le tonal fait le monde, mais ce n'est qu’une façon de parler. Il ne peut ni créer ni changer quoi que ce soit, bien qu’il fasse le monde parce qu’il a pour fonction de juger, d'affirmer et d'observer. Je dis que le tonal fait le monde parce qu’il en est témoin et parce qu'il le juge selon ses propres règles. D'une façon curieuse, le tonal est un créateur qui ne crée rien.
Autrement dit, le tonal construit les règles au moyen desquelles il appréhende le monde. Donc il crée le monde, pour ainsi dire.
Il fredonna une chanson populaire, en battant la mesure avec ses doigts, sur le bord de la chaise. Ses yeux reluisaient ; on aurait dit qu'ils scintillaient. Il rit sous cape, en secouant la tête.
– Tu ne me suis pas, dit-il en souriant.
- Si. Je n’ai pas de problèmes, dis-je, mais mon ton n’était pas très convaincant.
– Le tonal est une île, expliqua-t-il. La meilleure façon de le décrire est de dire que le tonal c’est ça.
De sa main, il parcourut la surface de la table.
– Nous pouvons dire que le tonal est comme la surface de cette table. C’est une île, et sur cette île tout y est. En fait cette île est le monde.
« Chacun de nous possède son propre tonal, mais il existe aussi un tonal collectif, propre à un moment donné, qu'on peut appeler le tonal de l’époque. »
Il montra du doigt la série des tables du restaurant.
– Regarde. Toutes les tables ont la même configuration. Certains éléments se retrouvent dans toutes.
Cependant, elles sont toutes différentes : il y en a qui sont plus encombrées que d’autres, ou qui ont plus de nourriture, ou des plats différents, ou une atmosphère particulière, et pourtant il nous faut bien admettre que toutes les tables de ce restaurant sont semblables.
Or chaque table prise séparément constitue un cas particulier, et il en est de même pour le tonal personnel de chacun de nous. Ce qui compte et ce qu’il faut retenir, c'est que tout ce que nous savons sur nous et sur notre monde se trouve sur l'île du tonal. Tu vois ce que je veux dire ?
– Si le tonal c'est tout ce que nous savons sur nous-mêmes et sur notre monde, qu’est-ce donc que le nagual ?
– Le nagual est cette partie de nous pour laquelle il n'y a pas de description, ni de mots, ni de sentiments, ni de connaissance.
scratch Shocked

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Re: L'explication des sorciers

Message  Invité le Jeu 8 Nov 2007 - 3:49

– C’est une contradiction, don Juan. A mon avis, quelque chose qu’on ne peut ni sentir, ni décrire, ni nommer ne peut pas exister.
– Cette contradiction n'existe que pour toi. Je t’ai déjà prévenu ; ne te casse pas la tête en essayant de comprendre ça.
– Voulez-vous dire que le nagual c'est l’esprit ?
– Non. L’esprit est un élément de la table. L'esprit fait partie du tonal. Disons que l’esprit c’est la sauce chili.
Il prit une bouteille de tabasco et la posa devant moi.
– Est-ce que le nagual c'est l’âme ?
– Non. L’âme se trouve aussi sur la table. Disons que l’âme c’est le cendrier.
– Est-ce que ce sont les pensées des hommes ?
– Non. Les pensées se trouvent aussi sur la table. Ce sont les couverts en argent.
Il prit une fourchette et la plaça à côté de la sauce
chili et du cendrier.
– Est-ce un état de grâce ? Est-ce le ciel ?
– Ce n’est pas ça non plus. Tout ça, quoi qu’il en soit, fait aussi partie du tonal. Disons que c’est la serviette.
Je continuai à lui donner toute une série de descriptions correspondant à ce dont il avait fait allusion ; je citai l’intellect pur, la psyché, l’énergie, la force vitale, l'immortalité, le principe de vie. Pour chaque chose que je nommais, il trouvait un élément sur la table qui servait d’équivalent, et le poussait devant moi, jusqu’à ce qu'il eût fait un tas avec tous les objets de la table.
Don Juan avait l’air de s'amuser énormément. Il poussait de petits rires et se frottait les mains chaque fois que j’énonçais une autre possibilité.
– Est-ce que le nagual est l'Etre Suprême ? Le Tout-Puissant, Dieu ? demandai-je.
– Non. Dieu se trouve aussi sur la table. Disons que Dieu, c’est la nappe.
Il fit le geste drôle de tirer la nappe, afin de la mettre sur le même tas que les autres objets qu'il avait empilés devant moi.
– Mais est-ce donc que pour vous Dieu n’existe
pas ?
– Non. Je n'ai pas dit ça. Tout ce que j’ai dit c’est que le nagual n’est pas Dieu, parce que Dieu est un élément de notre tonal personnel ainsi que du tonal de chaque époque. Comme je te l’ai déjà dit, le tonal est tout ce dont nous pensons que le monde se compose, Dieu inclus, naturellement. Dieu n'a pas d'autre importance que celle d’être une partie du tonal de
notre époque.
– D’après mes conceptions, don Juan, Dieu est tout. Sommes-nous en train de parler de la même chose ?
– Non. Dieu n'est que tout ce que tu peux penser de lui, et par conséquent il n'est, pour ainsi dire, qu’un autre élément de l'île. Nous ne pouvons pas être témoin de Dieu selon notre bon plaisir ; la seule chose le nagual est au service du guerrier. Celui-ci peut en être témoin, mais il ne peut pas en parler.
– Si le nagual n'est rien de ce que j’ai mentionné, dis-je, vous pourriez au moins décrire sa localisation.
Où est-il donc ?
Don Juan fit un geste circulaire et signala l’espace au-delà de la table. Il balança la main comme si, du revers, il nettoyait une surface imaginaire s’étendant au-delà des bords de la table.
– Le nagual est là, dit-il. Là, autour de l’île. Le nagual est là où le pouvoir plane.
« Dès notre naissance, nous avons l’intuition des deux parties qui existent en nous. A notre naissance, et pendant un certain temps, nous ne sommes que nagual. Nous sentons intuitivement qu’il nous faut une contrepartie pour fonctionner. Le tonal nous manque, et cela nous donne, dès le début, un sentiment d’incomplétude. Puis le tonal commence à se développer et devient capital pour notre fonctionnement, tellement important qu’il offusque l’éclat du nagual et l'écrase. A partir du moment où nous
devenons entièrement tonal, tout ce que nous faisons par la suite est d’accroître cet ancien sentiment d’incomplétude, qui nous accompagne dès la naissance et qui nous dit constamment qu’il nous manque une autre partie pour être complets.
« A partir du moment où nous devenons entièrement tonal, nous commençons à nous voir doubles. Nous avons l’intuition de nos deux aspects, mais nous nous les représentons toujours avec des éléments du
tonal. Nous disons que nos deux composantes sont l’âme et le corps, l'esprit ou la matière, le bien et le mal, Dieu et Satan. Or nous ne réalisons jamais que nous accouplons simplement des éléments de l’île,
comme si on appariait du café et du thé, du pain et des tortillas, du chili et de la moutarde. Je t'ai déjà dit que nous étions des animaux bizarres. Nous sommes entraînés et, dans notre folie, nous croyons que nous
comprenons parfaitement. »
Don Juan se leva et s’adressa à moi comme s’il était orateur. Il pointa vers moi son index, et j’en eus le frisson.
– L’homme ne se meut pas entre le bien et le mal, dit-il d'un ton à la fois rhétorique et gai, en saisissant dans chaque main la salière et la poivrière. A la vérité il se meut entre la négation et la certitude.
Il laissa tomber le sel et le poivre, et empoigna un couteau et une fourchette.
– Tu te trompes ! Il n’y a pas de mouvement ! dit-il, en se répondant à lui-même. L’homme n'est qu'esprit.
Il prit la bouteille de tabasco et la leva en l'air. Puis il la reposa.
– Comme tu peux voir, dit-il doucement, on peut mettre facilement la sauce chili à la place de l'esprit et conclure en disant : « L'homme n’est que sauce chili ! » Cela ne nous rend pas plus déments que nous ne le sommes.
– Je crains de ne pas avoir posé la question correcte, dis-je. Peut-être pourrons-nous parvenir à une compréhension meilleure si je demande ce qu’on peut trouver de spécifique dans cet espace-là au-delà de l’île.
– Il n'y a pas moyen de répondre. Si je disais : rien, je transformerais le nagual en une partie du tonal. Tout ce que je peux dire c’est que là, au-delà de l’île, il y a le nagual.
– Mais lorsque vous nommez le nagual, n'êtes-vous pas déjà en train de le placer sur l’île ?
– Non. Je l’ai nommé uniquement pour que tu en prennes conscience.
– D'accord. Mais cette prise de conscience est le seuil qui a transformé le nagual en un nouvel élément de mon tonal.
– Je crains que tu ne comprennes pas. J’ai nommé le tonal et le nagual constituant un couple véritable.
C’est tout ce que j’ai fait.
Il me rappela qu’une fois que je tentais de lui expliquer pourquoi je m'efforçais à comprendre la signification des choses, j’avais débattu la question suivante : il se pourrait que les enfants ne fussent pas capables de comprendre la différence entre « père » et « mère » avant d'avoir acquis un grand développement dans le domaine de la manipulation sémantique. Il se pourrait que le père fût pour eux celui qui portait les pantalons ; et la mère, celle qui mettait des jupes, pour ne citer qu'un exemple parmi d’autres termes possibles d’opposition se rapportant à la coiffure, au corps ou aux pièces du vêtement.
– Nous faisons certainement la même chose avec les deux parties qui nous composent, dit-il. Nous savons intuitivement que nous avons une deuxième dimension, mais quand nous essayons de la cerner, le
tonal prend la direction des choses et, en tant que chef, il se montre très mesquin et jaloux, Il nous éblouit de son astuce, et nous force à oblitérer complètement l’autre composante du couple véritable, le nagual.


jocolor sunny Désolé pour la longueur du texte... N'hésitez pas à commenter, je ne peux pas publier tout le livre. Je donnerai quelques explications sur l'auteur ultérieurement

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notes

Message  Invité le Jeu 8 Nov 2007 - 19:58

Pour les lecteurs du forum, ce récit "L'explication des sorciers" est une illustration documentaire de recherches pour mettre en perspective un autre sujet "mysticisme et spiritualité" ouvert dans la même rubrique.
http://vie-spirituelle.all-up.com/mysticisme-et-spiritualite-f3/mysticisme-et-spiritualite-t73.htm#377

Mais bien sûr, le sujet n'est pas fermé aux questions et remarques, ni la restitution de L'explication ... complète pour l'instant.
A suivre ...
Notes: Le récit parle de "sorcier" Suspect , traduction exacte du terme original espagnol brujo dans le texte, mais il faut plus considérer ici qu'homme de connaissance conviendrait mieux pour désigner Don Juan et toute sa lignée qui étaient des guerriers qui ont affronté l'inconnu, et que lorsque le texte parle de "guerrier", il ne s'agit pas d'un art de la guerre quelconque de "faits d'armes" tel qu'on l'entend usuellement. Ils ne font que référence au comportement du guerrier.

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Re: L'explication des sorciers

Message  Invité le Mar 9 Nov 2010 - 18:44

le tonal et le nagual, c'est donc comme le "je" et le "moi", comme la personne complète (c'est à dire à l'esprit endormi) et l'esprit guide cherchant à éveiller l'endormi
dans le corps, en son milieu, 2 esprits: l'un faisant corps avec le corps et l'autre, le conquérant, cherchant à émettre l'étincelle de vie dans ce corps
deux esprits indissociables, liés dans le meilleur des cas par l'amour, un couple vrai

que penses-tu de l'idée des 2 esprits dans un corps; sur d'autres forum, mc n'a jamais pu aller plus loin, ce n'était tout simplement pas admis

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Re: L'explication des sorciers

Message  Invité le Mar 9 Nov 2010 - 20:41

J'espère que l'explication t'a plu !

c'est une toute autre façon de voir les choses, qui sort des sentiers battus ...
Je continuai à lui donner toute une série de descriptions correspondant à ce dont il avait fait allusion ; je citai l’intellect pur, la psyché, l’énergie, la force vitale, l'immortalité, le principe de vie. Pour chaque chose que je nommais, il trouvait un élément sur la table qui servait d’équivalent, et le poussait devant moi, jusqu’à ce qu'il eût fait un tas avec tous les objets de la table.

ça dépasse la question du corps, la notion de tonal est beaucoup plus vaste, elle inclut le corps, mais pas que lui, c'est aussi tout ce que l'on sait du monde. Le point commun est peut-être "Le tonal commence à la naissance et s’achève à la mort."
Mais on retrouve bien les deux parties.
Dès notre naissance, nous avons l’intuition des deux parties qui existent en nous. A notre naissance, et pendant un certain temps, nous ne sommes que nagual.
Je crois que ce que tu appelles le "moi" (ca qui pour d'autres est le "soi-même") relève du nagual ... sur lequel on ne peut rien en dire. On ne peut que le constater, en être témoin ...
Disons que si nous nous rencontrions, tu pourrais ressentir mon énergie (ou charisme), comme moi la tienne. Mais c'est ce qu'il se passe dans la vie en fait. On peut deviner parfois (voir) l'intention de quelqu'un ...
Le tonal se donnant beaucoup d'importance à tendance à occulter cet aspect ... il fait le sourd si je puis dire.







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Re: L'explication des sorciers

Message  Invité le Mar 9 Nov 2010 - 21:23

c'est une autre façon de parler de nous,
quand je (mc) parle de l'esprit endormi es-tu ok?

voilà un extrait de ce que "j"'ai écrit: (je précise qu'au moment de l'écriture je suis canal , rien de plus):


-"Je lui ai appris la discrétion, l’affaiblissement ; mon ‘je’ se tait, s’efface et se laisse bien volontiers aller à mon service car, que sait-elle d’elle-même, née soi-disant en 1953 ?
N’est-elle plutôt pas morte ce jour, évanouie dans sa chair ? Et… la voilà qui… peu à peu…revient à la surface.
Ha ! Oui, une naissance n’est pas l’affaire de quelques semaines, une quarantaine pour être plus juste aux yeux de la science ! C’est l’affaire de plusieurs années d’étude : le ‘moi’ et le ‘je’ doivent se différencier, se mesurer l’un l’autre, entrer en communication, s’entretenir ensemble de projets de vie, unir leur volonté. Tout est important pour l’humain, tout est sacré pour son âme.

‘moi’ et ‘je’ sont toute une réalité terrestre rejetée jusqu’à présent dès le plus jeune âge de l’enfant né, par méconnaissance du vivant.
Les responsables ne sont-ils pas tous les ‘moi’ réunis, ceux qui, insidieusement, maltraitent les corps pour mieux passer ?
L a vie a ses bienfaits malgré tout, elle est toute entière destinée à l’amour, le vrai, le pur dirons-nous ici sachant que l’amour ici-bas distribué n’est que leçon ; une façon de dire : « Tiens ! Toi, jeune homme unis-toi à elle et apprends par elle les leçons qui te sont destinées »

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Re: L'explication des sorciers

Message  Invité le Mar 9 Nov 2010 - 23:54

bourgeon a écrit:c'est une autre façon de parler de nous,
oui, de "nous" !

quand je (mc) parle de l'esprit endormi es-tu ok?
l'esprit de mc endormi.
Sous l'angle de l'explication, "endormi" n'est pas vraiment ça, ce qui correspondrait c'est:
Puis le tonal commence à se développer et devient capital pour notre fonctionnement, tellement important qu’il offusque l’éclat du nagual et l'écrase.

– Je vais maintenant utiliser tes propres termes, dit-il. Le tonal c'est la personne sociale.
Il se mit à rire. En voyant mon étonnement, j’imagine.
– Donc, à juste titre, dit-il, le tonal est un protecteur, un gardien, un gardien qui la plupart des fois se transforme en garde.
[...]
« Disons donc que le tonal est un gardien, qui protège quelque chose qui n’a pas de prix, notre propre être. C'est pourquoi une qualité inhérente au tonal est d’être prudent et jaloux de ses actes.
Et puisque ses actes constituent largement l'aspect le plus important de notre vie, il n'est pas étonnant que le tonal se transforme en chacun de nous, de gardien en garde. »
Il s’arrêta et me demanda si j'avais compris. Machinalement je hochai la tête en signe affirmatif, et il me sourit d'un air dubitatif.
– Un gardien a l'esprit large et compréhensif, expliqua-t-il. En revanche, un garde est un surveillant à l'esprit borné et souvent despotique. Je veux donc dire qu'en chacun de nous, le tonal est devenu un garde mesquin et despotique, alors qu’il devrait être un gardien large d'esprit.

et comme il existe un "tonal collectif" propre à chaque époque,
« Chacun de nous possède son propre tonal, mais il existe aussi un tonal collectif, propre à un moment donné, qu'on peut appeler le tonal de l’époque. »
ce tonal collectif joue aussi un rôle de garde, et veille à l'ordre du monde qu'il s'est crée. Bien qu'il soit un créateur qui ne crée rien.
C'est pour ça qu'il n'est pas simple de bousculer des traditions pour en changer Rolling Eyes
– Le tonal est ce qui fait le monde.
– Le tonal est donc le créateur du monde ?
Don Juan se gratta les tempes.
– Le tonal fait le monde, mais ce n'est qu’une façon de parler. Il ne peut ni créer ni changer quoi que ce soit, bien qu’il fasse le monde parce qu’il a pour fonction de juger, d'affirmer et d'observer. Je dis que le tonal fait le monde parce qu’il en est témoin et parce qu'il le juge selon ses propres règles. D'une façon curieuse, le tonal est un créateur qui ne crée rien.
Autrement dit, le tonal construit les règles au moyen desquelles il appréhende le monde. Donc il crée le monde, pour ainsi dire.
L'homme ne crée rien au sens d'être Créateur, il transforme par créativité.


– Le tonal est tout ce que nous sommes, ...
– Le tonal est tout ce que nous connaissons, dit-il.
– Le tonal est tout ce que nous savons, répéta-t-il doucement.
Disons qu'à partir du moment où quelque chose vient bousculer l'édifice du tonal, "il perd les pédales" d'une certaine manière, alors qu'il croyait tout contrôler comme un "garde" vigilant, et cela réveille ou refait apparaître l'éclat du nagual (un aspect du "moi"), à des degrés divers suivant les circonstances.
Il ne faut pas forcément chercher quelque chose d'ésotérique là-dedans. Je dirais par exemple que si on tombe (vraiment) amoureux ... le tonal perd les pédales Wink

"La vie a ses bienfaits malgré tout, elle est toute entière destinée à l’amour, le vrai, le pur dirons-nous ici sachant que l’amour ici-bas distribué n’est que leçon ; une façon de dire : « Tiens ! Toi, jeune homme unis-toi à elle et apprends par elle les leçons qui te sont destinées »"


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Re: L'explication des sorciers

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