Spiritualités

Des hommes et des dieux (film de Xavier Beauvois)

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Des hommes et des dieux (film de Xavier Beauvois)

Message  pat le Jeu 16 Sep 2010 - 21:57

Psalmodié par les chants de louange à Dieu de la communauté, ce film nous raconte l'histoire de ces quelques frères perdus dans l'Atlas algérien qui finiront assassinés par on ne sait quelle mouvance exactement. Les eaux troubles dans lesquelles baigne l'Algérie ne nous permettra sans doute jamais de connaître la vérité. Après ce film, est-ce vraiment nécessaire ?

Le film nous retrace le long cheminement de la communauté vers l'acceptation d'un destin que la violence ambiante paraît inéluctable.
Leur vie de fraternité au sein d'une population paisible et douce s'était intégrée au rythme du village. Appels du muezzin en écho à la cloche monastique pour une adoration du même Dieu. Dans l'amour qui les unissait n'entrait aucune confusion.
Malgré la violence d'une situation qui se détériore chaque jour davantage, on assiste à la lente maîtrise de la peur qui fait place petit à petit à la certitude que leur vie ne peut plus être reprise puisque donnée une fois pour toute.
Sublime message de fidélité à soi-même.
Pourtant la vie ne cessera jamais d'être un bien précieux et à aucun moment dans le film, il ne sera fait une quelconque apologie du sacrifice. L'acceptation d'un destin ne se colorera pas d'exaltation au martyr.

Mais le message qui me paraît le plus important dans ce film est celui de l'amour de l'ennemi.
Dans la spiritualité christique, c'est certainement le plus mal compris et aussi le plus difficile à concevoir et à appliquer.
Sans cesse nous revient, comme un réflexe, la loi du talion. Ici, on a de la compassion, on prie même pour son ennemi au grand scandale de ceux qui croient que la justice c'est de rendre un coup pour un coup, un œil pour un œil, voire plus logiquement deux yeux pour un œil, la punition en prime.

Ces moines de Tibéhirine savaient ce que signifiait aimer son ennemi. Le film, en tous cas nous le suggère, en la personne de ce moine incarné par Lambert Wilson, révolté du traitement infligé par l'armée au chef islamique et finissant par prier sur la dépouille de celui-ci. L'armée, fier de son trophée et de la souffrance qu'elle a fait subir à ce rebelle, ne peut comprendre une telle attitude de compassion. Elle deviendra hostile à ces moines qu'elle est sensée protéger au nom d'une « légitime » vengeance réparatrice.
Ce chef islamique, à contrario de l'armée, semble attendri face à ces hommes, qui de son point de vu, devraient se comporter en ennemi de ce village musulman. Paradoxalement, c'est lui qui comprend le mieux l'amour sans condition de ces moines d'une autre religion. Il leur laissera la vie sauve.
Ils mourront finalement par amour et par fidélité, sans exaltation particulière, légèrement "enivrés" d'amour de Dieu et des hommes.


Dernière édition par pat le Sam 18 Sep 2010 - 10:28, édité 1 fois

pat

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Re: Des hommes et des dieux (film de Xavier Beauvois)

Message  Invité le Ven 17 Sep 2010 - 0:57

Merci Pat pour cette belle critique et les questions spirituelles qu'elle soulève.

Les eaux troubles dans laquelle baigne l'Algérie ne nous permettra sans doute jamais de connaître la vérité. Après ce film, est-ce vraiment nécessaire ?
Il y a des pistes très sérieuses qui ont relancé le dossier.
Est-ce nécessaire dis-tu ?
Quand une vérité est en souffrance, peut-on l'empêcher de souffrir ... elle aspire à voir le jour.

Tout est à replacer dans le contexte d'une grande confusion et de beaucoup de violences. Tout commence en 1992 par un putch ou un coup d'État d'un gouvernement qui craignant de perdre les élections annule le second tour. Véritable et honteuse forfaiture démocratique. S'y ajoute le silence complice de plusieurs Etats, voire même des encouragements d'autres.

C'est un massacre parmi d'autres. Je ne dis pas ça pour les banaliser, mais pour qu'on ne tire pas de celui-ci un symbole, avec l'exaltation des sept martyrs chrétiens. Les moines eux-mêmes ne l'auraient pas accepté je crois. Les médias jouent si facilement sur les émotions.

"Depuis 1992 l’Algérie été précipitée dans une spirale de guerre civile qui produira deux cent mille morts, dans laquelle il était et il sera de plus en plus difficile de voir la frontière entre les deux camps."
Salima Mellah Tribunal permanent des peuples : Les violations des droits de l'homme en Algérie
Le 11 janvier 1992 restera, dans la mémoire collective algérienne, une date funeste, un contre sens de l’histoire, qui a vu l’espoir né des événements d’octobre 1988 et d’autres combats qui les ont précédés, partir en fumée pour engager l’Algérie sur les voies de la mort et de la destruction.
Madjid Laribi, Algeria-Watch, 11 janvier 2009

D'autres critiques que j'ai parcourues, rejoignent la tienne, pour exprimer que c'est tout à l'honneur du réalisateur, qui se dit athée, d'avoir éviter cet écueil, mais qu'en fera le public ?

Ces moines de Tibéhirine savaient ce que signifiait aimer son ennemi.

Savaient-ils seulement qui étaient l'ennemi ?

Oui, bien sûr l'esprit saute sur ce qui paraît la première évidence que l'ennemi est ce qui s'oppose au pouvoir régulier ... mais personne n'ignorait là-bas qu'il était d'une légitimité politique usurpée sans assentiment populaire.

Avaient-ils des ennemis ?
Pour en avoir, encore faut-il être protagoniste, et ils n'étaient d'aucun camp. Je pense qu'ils assistaient au spectacle de frères de sang qui s'entre déchirent.

Je les vois davantage "pris en otages" dans cette situation.

Ce film serait une sorte de parabole sur l’héroïsme ordinaire selon certains commentateurs.

Mais rien ne nous empêche à partir de cette histoire de continuer à réfléchir à cette question difficile de l'amour de l'ennemi.


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Re: Des hommes et des dieux (film de Xavier Beauvois)

Message  Invité le Ven 17 Sep 2010 - 14:16

pat a écrit:
Mais le message qui me paraît le plus important dans ce film est celui de l'amour de l'ennemi.
Dans la spiritualité christique, c'est certainement le plus mal compris et aussi le plus difficile à concevoir et à appliquer.
Sans cesse nous revient, comme un réflexe, la loi du talion. Ici, on a de la compassion, on prie même pour son ennemi au grand scandale de ceux qui croient que la justice c'est de rendre un coup pour un coup, un œil pour un œil, voire plus logiquement deux yeux pour un œil, la punition en prime.

Il est peut-être important de revenir sur la signification du mot "ennemi" pour tenter de mieux comprendre la leçon christique.
La signification d'aujourd'hui, est très et trop connotée de culture guerrière, par l'Histoire qui est récit des hommes, une Histoire si peu humaine en fin de compte qui ne nous (le genre humain) présente qu'une succession incessante de querelles, de batailles, de conquêtes ... un inventaire de héros ou de martyrs.

Quand on parle d'ennemi(s), c'est bien trop souvent à cet adversaire de guerre que cela renvoie, à cette collectivité adversaire, aux intentions meurtrières des belligérants.

Or l'ennemi étymologiquement vient du latin inismiscus, l'opposé d'amicus, c'est à dire "celui" avec lequel on est en "inimitié". Cela écarte d'emblée la situation extrême de vouloir son anéantissement, sans non plus l'exclure, et tu as tout à fait raison je trouve Pat, de poser l'amour de l'ennemi en opposition à loi du talion, au coup rendu pour un coup reçu, à l'œil pour l'œil. L'amour de l'ennemi doit recouvrir toutes ces nuances de gravité depuis la violence la plus bénigne jusqu'à la plus fratricide.

Cette leçon de "l'amour de l'ennemi" est-elle seulement assimilable par une nation ? je ne crois pas, ou sans désespérer de cette situation, il faudrait en faire "une culture" qui traverse l'esprit de tous dans la communauté.
L'humanité est pour l'instant encore enlisée dans une culture de guerre ... si apparentée à cette loi du talion.
Mais pour en faire une culture, il n'y a rien à attendre de la nation avant longtemps car elle ne sera jamais que le reflet d'une majorité d'expression.


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Re: Des hommes et des dieux (film de Xavier Beauvois)

Message  Invité le Sam 18 Sep 2010 - 1:23

Merci encore Pat pour cette belle critique qui rejoint bon nombre d'échos sur ce film ... que je n'irai pas voir, tellement, non cet épisode particulier, mais les événements d'Algérie m'ont affecté à l'époque. J'en suis incapable.

Ces événements d'Algérie me touchent encore à vif de près. De trop près encore. Ils ont vraiment affecté ma vie spirituelle

11 janvier 1992 : Coup d'Etat militaire contre la volonté populaire exprimée à travers le suffrage universel lors du premier tour des élections législatives du 26 décembre 1991. Le second tour qui devait se dérouler le 16 janvier 1992 n’aura jamais lieu. Démission-déposition de Chadli Bendjedid. Apparition de blindés devant les principaux édifices publics au niveau de la capitale.

12 janvier 1992 : Dans un communiqué, la direction provisoire du FIS appelle le peuple algérien à protéger son projet et son choix.
Vaste opération d’arrestations nocturnes de militants du courant islamique. On parle d’un millier d’arrestations pour les deux seules dernières journées.

J'ai vécu cela comme la "trahison" d'un pouvoir politique en place qui, contre les Principes Démocratiques dont il se réclamait, fausse la règle du jeu, triche, trompe Le Peuple algérien, et la volonté populaire qui est sa liberté d'expression souveraine qui devrait aller avec. Il l'étouffe, la bafoue, la piétine aux yeux du monde. Puis il persécuta et tortura. J'ai eu dû mal de me retenir d'en vomir.

Quelques jours plus tard, à la TV, j'entends un personnage politique français, un "figure" dont je tairai le nom, sans fonction à ce moment politique précis, approuver ouvertement cette décision. Cette parole je l'ai reçue comme un coup de couteau.
Cette déclaration mi-personnelle (car il était sans mandat), mi-publique (par sa vie politique), augmentée d'un silence assourdissant d'un Gouvernement, et des édiles de la nation, m'avait plongé dans un profond malaise qui me faisait sentir "pris en otage". Je me sentais sale, crasseux, puant ... d'être français.
Un coup de couteau qui a mis fin à mes illusions politiques, ou ce qu'il m'en restait.

Le temps passe, mais je ne peux encore m'empêcher de rattacher les événements de Tibéhirine sans les détacher de leur contexte, quitte à en faire un "point de détail de l'histoire". Au fond, qu'est que 7 morts parmi plus de cent mille ...
Le temps passe, et j'ai toujours cette crainte qu'on exploite leurs morts en martyrs, dont je sais que, pas plus que les héros, ils ne voulaient en être, hormis peut-être cet héroïsme ordinaire du quotidien qui s'applique à la fraternité.
Le temps passe, et je me dis que si l'on détourne cette affaire, ce malheur insolite, j'irais "cracher sur leurs tombes" comme disait Boris Vian. Non pour salir leurs mémoires, mais pour instiguer quelques questionnements, pour être iconoclaste ...

Car c'est ma plus grande crainte que l'on se serve de ces événements pour les manipuler. J'ai bien compris qu'il était dans les intentions du réalisateur d'éviter cette pierre d'achoppement , mais ...


La lettre du père Christian de Chergé, "Quand un A-dieu s'envisage" ne quitte pas ma Bible, c'est une page que je lui ai rajouté, Elle y a sa place dans les tribulations des hommes de foi. Elle m'a apporté beaucoup d'apaisement. Je ne sais si elle est évoquée dans le film ...
Il faudrait que je songe à en mettre une copie dans mon Coran.

Quand je dis:
Quand une vérité est en souffrance, peut-on l'empêcher de souffrir ... elle aspire à voir le jour.
loin de moi l'intention d'aspirer à ce que l'on désigne un coupable, et qu'on le pende haut et court. Je pense que la Vérité, pleure comme Marie, qui occupe le Portail du forum en ce moment, qu'Elle est "grosse de tristesse" devant cette désolation humaine dont il n'y a pas la moindre petite gloire à en tirer.




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Re: Des hommes et des dieux (film de Xavier Beauvois)

Message  pat le Sam 18 Sep 2010 - 9:26

Quand je dis :
Les eaux troubles dans lesquelles baigne l'Algérie ne nous permettra sans doute jamais de connaître la vérité. Après ce film, est-ce vraiment nécessaire ?,
je ne veux pas dire qu'il faille abandonner toute recherche de la vérité sur ce massacre. Je veux seulement dire que après la leçon que donne ce film, on sent que la vérité est ailleurs, que ces moines morts auraient probablement trouvé cette recherche vaine et auraient continué à vivre ce qui était commun dans leur foi et celle de leurs assassins.
Ils auraient sans doute considéré que leurs assassins étaient des égarés de l'histoire, les prisonniers d'un fanatisme politique et religieux, lié au désespoir et à la corruption.. Mais ils n'auraient fait aucun amalgame et s'ils prient toujours, peut-être est-ce une prière de pardon ?

Le temps passe, et j'ai toujours cette crainte qu'on exploite leurs morts en martyrs, dont je sais que, pas plus que les héros, ils ne voulaient en être, hormis peut-être cet héroïsme ordinaire du quotidien qui s'applique à la fraternité.
Oui, c'est un danger. Mais comme tu le soulignes si la connerie des hommes instrumentalise cet événement, ce ne sera pas leur faute.


Car c'est ma plus grande crainte que l'on se serve de ces événements pour les manipuler. J'ai bien compris qu'il était dans les intentions du réalisateur d'éviter cette pierre d'achoppement , mais ...
mais rien ! Le film ne se prête pas à ce genre de manipulation.
Même si c'était le cas, ce serait l'occasion de réagir, de dire son indignation, de faire un grand débat, seul creuset du progrès.

-Dans d'autres lieux d'internet, la peur de la vérité déclenche une telle panique que l'on reste à la surface des choses , que l'on s'interdit toute analyse qui ne va pas dans la ligne choisie. Il faut affronter les événements avec la conviction que l'opinion public finira par évoluer et faire de moins en moins d'amalgame, jusqu'au jour où les amalgameurs patentés n'auront plus de clientèle pour les soutenir. C'est grâce à ces événements et au dialogue mouvementé qui s'installe autour que l'opinion publique change.
La peur qui nous conseille de rester sur la réserve est une peur qui empêche le changement.
Le manque de liberté d'expression produit les mêmes effets.

-Cependant je comprends tout à fait ta position et ce que tu as écrit m'a profondément touché, car j'ai aussi pleuré sur l'Algérie dans d'autres circonstances. J'aime ce pays et j'aime les gens qui y vivent. J' y ai rencontré les mêmes villageois que ceux que le film donne à voir : des gens simples, ouverts et bons.
Nous avons par notre histoire des relations particulières avec l'Algérie. D'avoir voulu en faire des départements français à égalité avec les autres départements a laissé des traces dans les deux peuples.
Nous savons bien que la mentalité du colonisateur a pris le dessus et qu'il n'y a jamais eu de fraternité effective pas plus que d' égalité juridique et sociale. Mais nous savons bien aussi qu'il y a eu des Hommes admirables qui ont œuvré, qui ont vécu ce rapprochement comme une histoire d'amour. Ils ont laissé eux aussi des traces dans nos têtes. Peut-être que nous ne parlons pas assez de ces traces quand d'autres confisquent la paroles avec leur ressentiment.
Ceux qui justement ont voulu faire que cette histoire d'amour tourne à la haine.
Nous sommes devenus des frères-ennemis.
Je garde cela comme une blessure moi aussi.
Pourtant rien dans ma vie, rien dans ma culture de breton ne me pousse à aimer ce pays plus qu'un autre. C'est ainsi. Nous avons ensemble un conscient et un inconscient collectif qui s'expriment de différentes manières.

Je te remercie de nous avoir ouvert à cette douleur personnelle sur l'Algérie qui témoigne comme ce film d'ailleurs que l'amour ordinaire des gens ordinaires est sans doute plus répandu qu'on ne le pense.

D'employer le mot de racisme à tort et à travers comme le font certains, dès que l'on émet une critique est un abus, qui entretient un état de tension entre les gens, propre au racisme justement.
Autrement dit, ils finissent par être les promoteurs de ce qu'ils dénoncent.



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Re: Des hommes et des dieux (film de Xavier Beauvois)

Message  Invité le Sam 18 Sep 2010 - 11:28

http://catholique-rennes.cef.fr/IMG/pdf/Quand_un_A-Dieu_s_envisage.pdf

"Et toi aussi, l’ami de la dernière minute, qui n’auras pas su ce que tu
faisais. Oui, pour toi aussi je le veux ce MERCI, et cet « À-DIEU » envisagé
de toi. Et qu’il nous soit donné de nous retrouver, larrons
heureux, en paradis, s’il plaît à Dieu, notre Père à tous deux.
Amen ! Inch’ Allah."

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Re: Des hommes et des dieux (film de Xavier Beauvois)

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